Un drame expérimental, longtemps oublié, qui dénonce avec efficacité et une véritable science du montage l’égocentrisme de la société moderne

Herostratus (1967) de Don Levy

Herostratus (1967)

Réalisé par Don Levy

Ecrit par Doney d’après une idée de Don Levy et Alan Daiches

Avec Michael Gothard, Gabriella Licudi, Mona Chin, Peter Stephens, Helen Mirren, Allen Ginsberg,…

Directeur de la photographie : Keith Allams / Direction artistique : Gus Coral et James Mellor / Montage : Don Levy / Musique : Halim El-Dabh et John Mayer

Produit par James Quinn et Don Levy pour le BFI Experimental Film Fund et la BBC

Drame

UK

Max (Michael Gothard) est un jeune homme, sans le sous et sans futur. Après avoir détruit son studio délabré à la hache, il décide de se rendre dans la plus grosse agence de pub londonienne pour rencontrer son directeur, Farson (Peter Stephens) et lui proposer un marché qu’il ne pourra refuser.

Des plans rapides de sang, de viande et de jeunes femmes. Aucun son. Un jeune homme Max (Michael Gotahrd), tout vêtu de blanc, court dans la rue. Il rentre dans un immeuble où un graffiti « Get out » orne la façade, puis dans un studio crasseux pauvrement meublé dont les murs sont couverts de graffitis et de coupures de journaux. Il a l’air désespéré, anéanti. Rageusement, il jette des affaires au sol et tourne dans son appartement comme une bête sauvage dans une cage.

Quand il entend sa voisine Sandy (Mona Chin) qui descend les escaliers, Max essaie de lui faire la conversation. Elle part tapiner et, excédée,  l’oblige à avouer ce qu’il veut vraiment. Il finit par céder. Il n’a plus d’argent et il aimerait qu’elle lui en prête. Sandy promet de passer plus tard lui donner un peu d’argent si elle arrive à en récupérer. Max s’enferme à nouveau dans son studio et met de la musique d’opéra à fond. Quand sa propriétaire vient se plaindre du bruit, il saisit une hache et détruit méthodiquement son appartement, puis quitte l’immeuble avec pour seuls bagages sa hache et son lecteur de musique à bande.

Max se rend dans les bureaux ultra-modernes détenus par l’agence de pub Farson. Là il essaie de convaincre la secrétaire Clio (Gabriella Licudi) de lui permettre de rencontrer le grand patron. Ce qu’elle finira par faire. Max explique alors à un Farson, peu impressionné, son plan : permettre à l’agence de « vendre » son suicide.

Difficile de résumer « Herostratus ». Avec une intrigue qui finalement aurait pu donner lieu à un film conventionnel, le réalisateur Don Levy livre une oeuvre expérimentale dans laquelle il glisse de nombreuses séquences, souvent très courtes, qui sont répétées à divers moments (parfois sous formes d’éclipses quasi subliminales d’une ou deux secondes) : Alan Greensberg, le poète de la Beat generation, qui déclame ses poèmes, des strip teases, des carcasses de viande qui se font éviscérées, une jeune femme mystérieuse qui marche dans des ruelles désertes, des images d’archive montrant les camps de concentration, Hitler ou encore une victime d’Hiroshima…

L’usage que fait de Levy des images et du son, à travers un montage très élaboré, pour déstabiliser le spectateur, pour le mettre dans un état d’esprit réceptif, pour l’immerger dans le film, sont d’une rare efficacité. L’expérience sensorielle et psychologique dure 2h30 mais mérite d’être vécue !

« Herostratus » n’est pas un exercice vain d’innovations stylistiques prétentieuses. Il en sort quelque chose de fort. Max est un angry young man, un de ces jeunes hommes en colère qui refusent la société léguée par leurs parents. Génération qui a fait ses débuts à l’écran dès 1959 avec « Look Back in Anger » de Tony Richardson. Si Max se trompe, c’est non sur son analyse de la société (bien sûr, Farson est prêt à « vendre » son suicide) mais sur la valeur de sa propre personne. Il n’a aucune importance, ni pour Farson, ni pour la société. Pour rendre son suicide potentiellement intéressant, pour combler le vide de la personnalité de Max, Farson est obligé de créer un storytelling. Et Max va bien entendu rater son suicide.

« Herostratus » est le terrible portrait d’une génération qui va bientôt essayer de faire sa révolution… mais qui tout comme Max va échouer, à cause de son égocentrisme et son individualisme, qui in fine, vont l’emporter sur le reste.

Le titre du film fait référence à Erostate, un grec qui a mis le feu au temple d’Artémis à Éphèse, en 356 avant Jésus-Christ. Sous la torture, il a avoué la raison de son crime : il cherchait à tout prix la célébrité. Les autorités interdirent alors de citer son nom, mais un historien a dérogé aux ordres et son nom est rentré malgré tout  dans l’histoire.

« Herostratus » est un film expérimental sur lequel Don Levy, hybride artiste et scientifique (il a décroché un doctorat à Cambridge en physique théorique) a travaillé pendant 7 ans, le tournage en lui-même s’étalant sur dix mois et le montage ayant pris deux ans. Tout ça avec un budget de 10.000 livres.

Réputé dans le milieu de la cinéphilie et par les cinéastes eux-mêmes (Don Levy est devenu ensuite professeur au fameux California Institute of the Arts jusqu’à son suicide en 1987 et ne réalisera pas d’autre film), « Herostatus » a connu sa première distribution commerciale en 2011 lorsque le BFI se décide à restaurer le film et à le sortir en DVD/Blu-ray dans sa nouvelle collection BFI Flipside. Il était temps !

Notons que c’est la première apparition de Michael Gothard sur grand écran. On le retrouvera notamment par la suite chez Ken Russell pour « The Devils » (1971), chez Barbet Schroeder (« La Vallée », 1972) ou encore dans le rôle du méchant dans le James Bond « For Your Eyes Only » (1981). Comme Don Levy, il se suicidera également, en 1992.

DVD/Blu-ray Flipside. Version originale avec sous-titres en anglais. Livret de 34 pages. Bonus : trois courts mégtrages de Don Levy : « Ten Thousand Talents » (1960), « Time is » (1964) et « Five Films » (1967).

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