Doctor Who, série mythique de la SF anglaise
 
La télévision britannique a produit un nombre considérable de téléfilms et séries de Science-Fiction, dont pas mal de chef d’œuvres, qui se démarquent par un ton original. S’il est vrai que la grande majorité des séries SF anglaises n’ont jamais été diffusées en France, on a quand même eu droit à notre lot de SF anglaise à partir des années 70 et 80 : Le Prisonnier, Thunderbirds, Cosmos 1999,… Certains ont même le souvenir d’avoir vu de vieux épisodes de Doctor Who sur TF1 très tôt le matin! Et bien entendu tout le monde se souvient d’une autre série largement emprunte de SF comme Chapeau Melon et Bottes de Cuir (The Avengers). Mais il nous reste plein de merveilles à découvrir. Voici un aperçu pour vous donner envie de découvrir l’autre grand pays de la SF télévisuelle. 
 
Peut-on parler de spécificité de la SF britannique ? Pour Kim Newman, critique et écrivain anglais célèbre et spécialiste de SF et fantastique, cela ne fait aucun doute :

« Il n’y a qu’un père fondateur dans la SF britannique et c’est HG Wells. Tous les autres se positionneront pour ou contre lui. George Orwell a probablement choisi son nom en référence à HG Wells,  Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley est une réponse à la vision de Wells.  Et il y a un paquet d’autres auteurs de l’époque victorienne et edwardienne qui ont écrit des histoires dans le style de Wells. Ce que nous estimons être la naissance de la SF anglaise, et se rapproche probablement de ce qu’a fait Jules Verne en France,  est constitué d’une extrapolation à partir de données scientifiques rationnelles, ajouté au propre intérêt de Wells pour les sciences dont l’évolutionnisme de Darwin qui traverse toutes ses œuvres même celles pour le grand public. Il y a ce mélange de science et d’imagination gothique, une fascination pour l’étrange,… qui est d’un côté satirique (la machine à remonter dans le temps est une approche quasi cartoonesque de sa vision de l’humanité) et de l’autre purement gothique avec des histoires de monstres. »

Une SF anglaise dominée par l’ombre de HG Wells

HG Wells a marqué la SF anglaise de façon indélibile

L’arrivée de la SF à la télé anglaise n’a fait qu’exacerber cette différence de ton entre les deux rives de l’Atlantique. Quand la télévision s’est développée dans les années 50, la situation économique et sociale n’était pas vraiment similaire des deux côtés de l’Atlantique. Si les Etats-Unis, sortis triomphants politiquement et économiquement de la 2nde guerre mondiale,  pouvaient regarder l’espace avec confiance en imaginant prolonger le rêve américain au-delà des étoiles, les Britanniques pour leur part devaient faire face à la même époque à leur déclin en tant que puissance mondiale et à l’effondrement de leur empire. En matière de space opera par exemple tout oppose l’optimiste et le conquérant Star Trek au pessimisme d’un Blake’s 7 ou d’un Cosmos 1999. Comme on le verra, les productions anglaises de SF ont généralement un ton pessimiste, sceptique, réaliste,… Il faut dire aussi qu’il y a une vraie tradition britannique anti utopiste : Aldous Huxley (Le meilleur des mondes, 1932), George Orwell (1984, écrit en 1949) et bien sûr HG Wells (La guerre des mondes, La machine à remonter le temps, L’homme invisible).

Autre facteur qui contribue à donner d’emblée un ton unique à la SF britannique : le manque de moyens. La télé anglaise n’a pas les finances pour rentrer en compétition avec le cinéma sur le plan des effets spéciaux. Du coup, les scénaristes mettent en avant l’histoire, les idées, les situations,… Ces scénarios sont en fait souvent des métaphores, des allégories, reflétant les préoccupations plus vastes d’ordre politique et social de leur époque, ou l’anxiété face aux nouvelles technologies et au changement.

 

Eviter le syndrome du BEM (Bug Eyed Monster)

 

La SF britannique a d’ailleurs souvent une position assez dédaigneuse vis à vis de la SF américaine. D’ailleurs se décrit-elle vraiment comme de la SF? « Huxley et Orwell ne se pensaient pas comme auteurs de SF comme leurs homologues Américains car il n’y avait pas de perception “industrielle” de ce que pouvait être la SF. Il n’y avait pas cette culture pulp », explique Kim Newman. «  Pendant longtemps, la SF britannique a eu la réputation d’être plus proche des contes de fées que de la SF pure, et d’être basé sur des concepts plutôt que sur des histoires, alors que la SF américaine était plutôt branchée robots, vaisseaux spatiaux et extraterrestres.  Il y a quand même une branche de la SF anglaise qui s’intéresse à ces sujets mais en y introduisant un côté plus intellectuel. »

Ainsi comment s’étonner que la première œuvre de SF transmise à la télé anglaise, même si en fait il s’agit d’une adaptation théâtrale d’un auteur tchèque, ne soit pas un monstre d’optimisme? RUR, de l’écrivain tchèque Carel Kapek est diffusé le 11 février 1938, et raconte une révolte des androïdes qui conduit à la destruction de l’humanité. On y parle de déshumanisation, de production de masse, et d’abus de pouvoirs.

Quatermass Experiment

La BBC va arrêter de diffuser pendant la seconde guerre mondiale, mais la SF fait un retour en force dans les années 50. La premières œuvre originale écrite spécialement pour la télé (jusque-là on se contentait surtout d’adaptations littéraires et théâtrales) s’intitule Quatermass et est justement une œuvre de SF.

.”Quatermass‘” a été écrite en 1953 par Nigel Kneale, qui constitue à l’époque à lui seul la moitié de l’équipe d’Ecriture de Fictions de la BBC. Ils n’étaient que deux! Quatermass, c’est d’abord un exploit technique car diffusé en direct, avec les effets  spéciaux et la musique produits en direct, et le minimum d’inserts filmés à l’avance (parce que ça coûtait une fortune). Quatermass raconte le retour sur terre d’une navette lancée dans l’espace par les Anglais. A l’intérieur de la capsule, les scientifiques chargés de l’opération, dont le professeur Bernard Quatermass, découvrent l’un des astronautes inanimé. Les deux autres astronautes qui auraient dû se trouver avec lui se sont volatilisés.  Et le survivant, qui a repris conscience, réagit bizarrement et ne tarde pas à s’enfuir. Quatermass se lancera à sa poursuite, devinant que le fugitif est en fait possédé par un être venu de l’espace. Il arrivera à le coincer, et réussira à dialoguer avec lui. Au lieu de sortir son pistolet laser (on n’est pas aux Etats Unis donc), le professeur Quatermass arrive à persuader l’être qu’il ne pourra survivre dans l’atmosphère terrestre et qu’il ne lui reste plus qu’une option : le suicide!

 

Quatermass, premier triomphe de la télévision britannique

 

Et voilà les fondements de la SF télévisuelle britannique posés : le héros est un homme de science (pas forcément des plus jeunes), l’inconnu est forcément inquiétant et mortel, et un grand combat multi planétaire n’y changera rien (de toute façon on a pas les sous pour le mettre en scène – donc n’insistez pas)!

La différence avec les séries américaines est très bien résumée par le professeur Quatermass lui-même dans Quatermass II en 1955 :

“Cela aurait dû être un moment incroyable. Un équipage de jeunes hommes compétents, jaillissant par-delà les frontières de l’espace, et ainsi de suite. Un magnifique exploit. Pas deux vieillards dans un vol kamikaze” .

A la télévision anglaise, le mot d’ordre est clairement énoncé dès le début : il faut éviter le syndrome du BEM – le fameux Bug Eyed Monster (Monstre aux yeux globuleux) très populaire dans les séries B américaines de SF des années 50 et dans les pulps. Pour Andy Murray, auteur d’une biographie sur Nigel Kneale, ce dernier

« a imaginé ce thriller de SF contemporaine qui était en quelque sorte une parodie de la SF populaire de l’époque. A un moment dans la série, le fugitif se cache dans un cinéma où ils montrent un film particulièrement mauvais en 3D.  C’était un clin d’œil de Nigel pour montrer ce qu’il ne voulait justement pas faire ».

Quatermass est joué en direct devant les caméras sur six soirées (par épisodes d’une demi-heure). Le montant investit dans les effets spéciaux avoisine la somme astronomique de quelques centaines d’euros (le budget total de la série était de 4000 livres) ! Et pourtant c’est le triomphe, l’audimat explose! Il faut dire que le mois précédent les britanniques se sont rués sur les postes de télévision, un luxe à l’époque, mais que ne ferait-on pas pour assister sur petit écran au couronnement d’Elizabeth II! Le mois suivant, environ quatre millions de téléspectateurs vont pouvoir suivre Quatermass et la série va créer une véritable onde de choc sur tout le territoire britannique.

Pour Kim Newman,

« c’est un vraiment par un énorme coup de chance que la SF est arrivée si tôt à la télé anglaise.  C’est seulement parce qu’on a demandé à Nigel Kneale d’écrire une fiction en plusieurs épisodes et que Nigel a décidé de signer un script de SF. Il aurait pu décider d’écrire une histoire romantique ou autre chose. Il a choisi la SF alors qu’il n’était pas particulièrement fan lui-même.  Il a écrit Quatermass qui est cette formidable pierre fondatrice de la SF anglaise à la télé. Bien sûr ce qu’il en reste aujourd’hui parait un peu primitif. C’est filmé en direct, limité au niveau technique, mais si vous comparez son ambition à celle de la SF à la télé américaine de l’époque, qui consistait d’histoires pour les enfants de cinq ans, Nigel écrivait au moins pour les adultes. Et c’est un point fort. Que ce soient Le Prisonnier, The Avengers, Doctor Who, c’étaient des programmes conçus pour tous, destinés au prime time, qui ont touché les masses. Alors que même le programme de SF le plus populaire aux Etats-Unis est considéré par les chaines comme étant un programme de niche destiné à un public bien précis. »

Nigel Kneale est également annonciateur de l’avenir de la SF télévisuelle britannique dans le sens où c’est un scénariste qui a écrit de la science-fiction sans être lui-même fan du genre. Au fil du temps, c’est devenu une vraie marque de fabrication.

«  En Angleterre, la SF à la télé est faite par des gens qui ne sont pas forcément des fans de SF. Les scénaristes qui écrivent de la SF pour la télé ont tous écrits d’autres choses et pas seulement de la SF. Les écrivains de SF on tendance à un peu les mépriser parce que les scénaristes puisent leurs idées dans leurs livres. Mais souvent c’est la force aussi de ces scénarios qui puisent aussi dans la réalité, ne sont pas coupés du monde. Et comme tout genre populaire à la télé qui dure, tout repose sur les personnages. Dans Quatermass, les scripts sont formidables, les idées magnifiques mais ce qui attirait vraiment les gens c’était le professeur Quatermass lui-même. Nigel avait vraiment ce truc également pour les cliffhangers qui poussaient les gens à rallumer leur télé la semaine suivante. »

 

L’adaptation de 1984 soulève les passions

 

1874, une adaptation de la BBC qui date de 1954

Nigel Kneale récidivera peu de temps plus tard avec une adaptation de 1984 qui provoquera même un débat  au Parlement, mais bénéficiera de l’appui du couple royal. Quatermass connaitra trois suites, toutes écrites par Nigel Kneale, en 1955, 1958 et 1979. Les trois premiers Quatermass seront adaptés au cinéma par Hammer et connaîtront un très joli succès en Europe et aux Etats Unis où ils marqueront toute une génération de jeunes réalisateurs : de John Carpenter à Steven Spielberg en passant par Joe Dante qui ne manqueront pas de lui rendre hommage par des clins d’oeil dans leurs films.

 

Si les années 50 ont permis à la SF de faire ses gammes à la télé anglaise, les années 60 vont en célébrer l’âge d’or. Nous allons bien entendu retrouver des fictions dans la veine de Quatermass (A for Andromeda en 1961 qui est centré autour du thème des scientifiques contre les politiques). Le ton paranoïaque de Quatermass va même être poussé à son extrême dans la fameuse série Le Prisonnier, imaginée par Patrick McGoohan en 1967. Dans “Le Prisonnier”, on suit le destin d’un agent secret anglais enlevé après avoir donné sa démission. Réduit à un simple chiffre, l’agent baptisé Numéro 6 est transféré dans un étrange Village dominé par une mystérieuse autorité, non identifiable et indétrônable. Ses tentatives pour s’échapper ou remettre en cause l’autorité, aboutissent inévitablement sur un échec. La série reste un classique télévisuel grâce à son audace tant au niveau du propos que de la forme. En seulement 17 épisodes, la série marquera une empreinte indélébile sur la fiction télévisée avec ce cri de ralliement que chacun de nous pourrait faire sien : “Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre”!

Il faut dire que Patrick McGoohan a obtenu une liberté totale dans la création de la série, qui n’a d’égale que celle obtenue par Orson Welles pour Citizen Kane. Et tous deux s’y sont brulés les ailes! Le milieu ne leur pardonnant jamais leur liberté et leur audace.

 

Docteur qui?

 

Doctor Who en 1964

Mais la date la plus marquante de la SF anglaise est sans aucun doute 1963. C’est alors qu’apparaît sur les écrans un Docteur qui va bientôt supplanter en popularité le professeur Quatermass. Imaginé par Sydney Newman, un producteur canadien venu s’installer en Grande-Bretagne, et son équipe à la BBC, Doctor Who a été créé à l’origine pour remplir une case horaire vacante (celle du samedi en fin d’après-midi), et avait pour mission d’attirer toute la famille autour du petit écran. Le Docteur est un Seigneur du Temps  dont personne ne connaît le nom (d’où le titre de la série : Docteur Qui?). Le Docteur est capable de voyager dans l’espace et le temps (ce qui permet un nombre incalculable de combinaisons scénaristiques) grâce à son TARDIS (une cabine de police des années 50 conçue comme un camouflage mais qui suite à un incident ne changera plus d’apparence – imaginez les économies en effets spéciaux). Enfin, le Docteur peut se régénérer et changer d’apparence (même pas besoin de rester bloqué avec un acteur, on peut s’en débarrasser à tout moment et le changer par un autre). Quelle ingéniosité ces Anglais quand même! Nous sommes ici face au concept scénaristique le plus farfelu mais aussi le plus inépuisable qui soit. D’ailleurs la série vient de fêter ses quarante-cinq ans, en est aujourd’hui à son 752ème épisode et est la plus longue série de SF de l’histoire de la télé!

L’impact de Docteur Who sur la culture britannique est énorme. Les enfants sont les premiers touchés qui sont terrorisés par l’ennemi mortel du Docteur, les fameux Daleks, et se réfugient derrière le sofa du salon dès que ceux-ci font leur apparition à l’écran. A tel point que “se cacher derrière le sofa quand les daleks apparaissent à l’écran” est reconnu comme un élément distinctif de la culture britannique lors d’une enquête menée en 2008.

Nick Briggs, fan de la première heure, patron des éditions Big Finish (qui ont produit une centaines d’aventures audio de Dr Who), et voix des Daleks depuis 2005, explique parfaitement la popularité incroyable outre manche des plus célèbres boites de conserve de l’histoire de la télévision :

« Les Daleks ont été conçus sur le modèle des Nazis qui, vingt ans avant la première apparition des Daleks à la télévision, ont terrorisé les Anglais. Les Daleks ont tout de suite remué des souvenirs et des peurs profondes chez nous.

D’ailleurs la voix des Daleks ressemble à celle des nazis. J’ai été choqué quand j’étais enfant par une vidéo où on voyait un groupe d’officiers qui avaient comploté contre Hitler et qui étaient jugés par des nazis. Ces derniers  avaient une voix glacée et gutturale semblable en tout point à celle d’un Dalek.

Sur le plan du design, on sent l’agressivité des Daleks, mais il y aussi quelque chose de domestique dans leur apparence. On dirait qu’ils ont été assemblés avec des morceaux divers d’électroménager, comme des bouts de cafetière, de grille-pain, de radiateur…. Mais le Dalek te hait et veut te tuer. C’est un peu comme si ton frigidaire prenait vie et voulait ta peau. C’est assez effrayant.

De même on pourrait parler de leur côté un peu ridicule. Certaines personnes trouvent qu’ils ressemblent à des poubelles. Mais regardez les plus grands méchants de notre histoire, ils ont tous une apparence ridicule. Hitler  est petit et sa moustache lui donne vraiment un air stupide. Staline n’est guère mieux. Les dictateurs s’habillent mal, sont souvent petits, et mal coiffés.   Le côté ridicule des Daleks leur permet donc de figurer assez dignement parmi les  rangs des grands méchants de l’histoire de l’humanité.

Enfin, pour que quelque chose soit populaire, il faut qu’il soit immédiatement identifiable. Pour être un Dalek, vous avez juste à tendre le bras et à crier ‘Exterminate”! »

Au fil des années, les concurrents de la BBC vont tenter plusieurs fois de lancer un contre feu pour battre le Docteur sur son propre terrain. Peu méritent notre attention si ce n’est Sapphire & Steel, lancé en 1979 par ITC (les producteurs du Prisonnier, Thunderbirds, Cosmos 1999 ou encore Amicalement vôtre). Joanna Lumley et David McCallum sont deux détectives du temps d’une autre dimension qui surveillent les intrusions de phénomènes paranormaux dans notre monde où le futur et le passé ont tendance à se mélanger. Leur mission? Restaurer l’ordre naturel des choses. La série, filmée en studio, avec un budget très serré, mise avec succès sur la qualité de ses acteurs et une véritable tension atmosphérique.

 

Les années 60, l’âge d’or de la SF britannique télévisuelle?

 

Les années 60 sont aussi une décennie d’optimisme et d’hédonisme qui n’a pas manqué de se répercuter sur le ton des séries SF de l’époque. La SF deviendra un vecteur d’aventures familiales. Les grandes séries anglaises d’aventure des années 60 y puiseront de nombreux sujets traités parfois sur le mode inquiétant ou sur le mode loufoque. Chapeau melon et bottes de cuir/The avengers en est un illustre exemple. Il sera rejoint sur ce terrain par Adam Adamant lives!, série que lance la BBC pour contrer The Avengers. Mais son héros décongelé venu du dix-neuvième siècle remportera nettement moins de succès. Faut dire qu’il était nettement moins sexy qu’Emma Peel.

C’est dans les années 60 aussi que va se développer une SF bon enfant à destination du jeune public. Cette tendance est parfaitement incarnée par Gerry Anderson et ses célèbres poupées qui feront leurs débuts dans Supercar en 1961 et connaîtront un succès international avec Thunderbirds.

La SF anglaise n’est pas tombée pour autant dans la mièvrerie. A part Le Prisonnier cité plus haut, notons que Nigel Kneale, l’auteur de Quatermass, est toujours en activité et signe en 1968 un téléfilm légendaire et très audacieux The Year of the Sex Olympics (L’année des jeux olympiques du sexe) où il dénonce la télé réalité (avec quelques dizaines d’années d’avance). ici les médias et le pouvoir (qui ne font qu’un) tiennent les classes sociales défavorisées en laisse grâce à des programmes indigents et la pornographie (cette dernière étant censée aider à maîtriser la natalité et à lutter contre la surpopulation – Regarder mais sans éprouver “watch but not do”). Le téléfilm suit notamment la création d’un nouveau programme où des candidats sont lâchés sur une île et doivent lutter pour leur survie. Ah ces auteurs de SF quelle imagination débordante!

 

La peur de l’apocalypse nucléaire

The War Game (1965) de Peter Watkins

Certains pensent peut être que les années 60 permettront toute liberté de parole. Mais en 1965, un docu-fiction fait scandale et tombe sous le coup de la censure. The War Game réalisé par Peter Watkins pour la BBC, sera finalement violemment rejeté par celle-ci qui refusera de le diffuser. Il faut dire que le sujet est risqué et la réalisation des plus engagées. Peter Watkins imagine les conséquences d’une attaque nucléaire sur une petite ville de Grande Bretagne. Il filme la panique, les flammes, les morts, les blessés,… Rien n’est épargné au téléspectateur mis face aux conséquences tragiques de l’incompétence des autorités. Le bannissement de la BBC aura finalement été un bien pour un mal. Le film est diffusé dans les salles un peu partout dans le monde, et reçoit même un Academy Award du meilleur documentaire.

Si les séries de SF des années 60 ont donc connu leur part d’insouciance, les années 70 seront un retour aux valeurs pessimistes de la SF anglaise. En 1970, Gerry Anderson, l’expert  es marionnettes, sort UFO avec de vrais acteurs et un climat bien plus sombre (les Terriens sont récoltés par des extraterrestres qui récupèrent leurs organes). La série aborde en outre des thèmes adultes (le divorce, l’usage de drogues,…) peu présents dans les séries de SF typiques. Cinq ans plus tard il récidive avec Cosmos 1999, un space opera co-produit avec la Rai, qui est une version plus complexe et plus sombre du space opera type Star Trek. Dans Cosmos 1999, contrairement à Star Trek, les héros ne vont pas à la conquête de l’espace, mais se retrouvent perdus dans l’espace suite à une incident technique. Doomwatch, lancée en 1971, s’intéresse aux menaces écologiques et technologiques qui menacent notre planète dans des scénarios sombres où l’homme est un loup pour l’homme. Survivors, lancée au milieu des années 70 et créée par un autre grand nom de la SF anglaise Terry Nation (notamment créateur des Daleks), va encore plus loin car la série s’intéresse au destin des derniers représentants de la race humaine qui ont survécu à un virus crée en laboratoire et relâché suite à une erreur humaine. La description du comportement des  derniers humains ne manque non plus pas de piquant car comme on le sait les situations extrêmes font ressortir le meilleur comme le pire de chacun.

 

« Cette préoccupation concernant la fin du monde, de nos valeurs est typiquement britannique. On dit que cette préoccupation prend ses racines dans une société ancienne où aucune révolution n’est possible car les valeurs de la société sont  tellement ancrées dans notre personnalité. C’est pour ça que nous osons tout détruire dans notre SF » explique Nick Briggs.

 

Le triomphe de Star Wars en 1977 va relancer l’intérêt des chaînes pour les séries de SF mais pour autant il n’y aura pas de tentative de faire de la SF à la sauce américaine. Le ton restera très sombre. En 1978, Terry Nation revient  avec un sombre space opera Blake’s 7 où nous suivons les aventures d’un groupe de rebelles, parmi lesquels figurent de nombreux criminels, et qui décident de se révolter face à la dictature de la Fédération Terrienne qui impose sa loi à coup de surveillance de masse et de lavage de cerveaux. Autre grand succès de l’époque The day of the triffids, raconte l’invasion de la planète terre par des… plantes et montre l’effondrement de l’humanité réduite à la cécité! Et les séries post apocalyptiques sont toujours autant à la mode. Quatermass revient ainsi en 1979 dans sa quatrième et dernière incarnation dans son épisode le plus sombre. Cette fois-ci, dans une Grande Bretagne post apocalyptique et dictatoriale,  le professeur devra faire face à une puissance invisible qui s’exprime par rayons de lumières et réussit à endoctriner les jeunes gens qui se transforment dans des sortes de hippies fanatiques qui se sacrifient volontairement pour la gloire de la puissance extraterrestre. Pour sa part, Threads (en 1984), sur le modèle de The War game, montre avec un réalisme insoutenable les conséquences d’une bombe atomique sur  Sheffield, une ville ouvrière du nord de l’Angleterre. Cette fois-ci la BBC ne censurera pas.

 

Quand l’humour british pointe son nez dans la SF

The Hitchhiker's guide to the galaxy (1981)

En fait l’impact Star Wars se verra surtout par l’arrivée de la SF dans d’autres genres à succès restés pour l’instant assez hermétique à son influence. Voyons tout d’abord le cas de la comédie. Dans la lancée du triomphe de The Hitchhiker’s guide to the galaxy, chef d’oeuvre surréaliste de la radio porté à la télé en 1981,  Kinving (la même année) et Red Dwarf (sept ans plus tard) seront des tentatives assez réussies d’adaptation des recettes du sitcom à la SF.  A noter que le ton de ces trois comédies est assez différent. Si dans The Hitchhiker’s Guide To The Galaxy la Terre est démolie au bout des dix premières minutes du premier épisode pour faire place à une bretelle d’autoroute hyperspatial, Kinving (écrit par Nigel Kneale le créateur de Quatermass) se moque des fans de SF qui ont tendance à voir  des Ovnis partout. Quant à Red Dwarf (“le nain rouge”, c’est le nom du vaisseau où se passe 99% de l’action) il nous permet de suivre les quelques membres d’équipage d’un vaisseau spatial dont la quasi intégralité de l’équipage a été décimé suite à une fuite de radium (en gros un rasta, un petit chef et un chat qui a évolué en ersatz d’être humain quelque peu bizarre).  A ce jour, Red Dwarf a connu huit saisons et est revenu en fanfare en avril 2009 pour quatre nouveaux épisodes.

Les Anglais ont également tenté de mettre de la SF dans un autre genre qui triomphe chez eux depuis des décennies : le policier. On aura ainsi droit en 1987 à Star Cops, les flics des étoiles, et quelques années plus tard à Space Precinct 2040 signé par le prolifique Gerry Anderson. En 1997, Crime traveller introduit un élément original : une machine à remonter dans le temps (de quelques heures seulement) permet au policier d’intervenir avant que le crime ne se produise. Malheureusement c’est bien là le seul élément original de la série, autrement très classique. En fait la bonne formule ne sera trouvée que récemment, en 2005, avec le fameux Life on Mars où un jeune flic idéaliste d’aujourd’hui se retrouve propulsé en 1973 suite à un accident.  Il doit alors faire face à un commissariat rempli de flics bourrins, racistes et machistes. A mille lieux de nos flics d’aujourd’hui.

 

Jupiter moon, un soap SF!

 

Mais le mariage le plus improbable reste celui de la SF et du soap. Jupiter Moon diffusé sur BSB en 1990 est à ma connaissance l’unique tentative de faire un soap dans l’espace! 108 épisodes seront ainsi diffusés au rythme de trois par semaine où l’on pourra suivre les aventures des habitants de la station spatiale Ilea et les étudiants de sa fameuse université (universellement reconnue – enfin dans le soap en tout cas – et qui est bien entendu le lieu de nombreuses amourettes).

Les années 90 n’ont guère été tendres avec la SF anglaise. Doctor Who est prié de quitter l’écran en 1989 et effectuera un retour raté en 1996 à l’occasion d’une tentative de coproduction avec les Américains. En fait il est fort possible que la fiction télé de SF la plus marquante des années 90 soit Cold Lazarus qui marque une intrusion dans la SF de l’un des plus grands auteurs de la télé britannique : Dennis Potter. Celui-ci a écrit Cold Lazarus à la fin de sa vie, et imagine au XXIVème siècle un monde en ruine dominé par de puissants oligarques américains à la tête d’empires médiatiques. Dans ce contexte, le cerveau d’un célèbre écrivain du XXème siècle est récupéré par un groupe de scientifiques qui veulent récupérer ses souvenirs, mais le projet scientifique a du mal à trouver du financement jusqu’à ce que le magnat propriétaire du labo et également de plusieurs chaînes de télé, ne voit là l’opportunité d’un magnifique projet de télé réalité!

Quelques autres séries de SF des années 90 méritent d’être citées ici : l’apocalyptique The Last Train qui revient donc sur l’un des thèmes favoris de la SF anglaise (la fin du monde), Space Island One qui vous propose de partager la vie passionnante de la population d’une base spatiale (de nombreuses personnes se seraient endormies sur cette série), ou encore Invasion Earth où des militaires dans une base écossaise essaient de repousser une invasion extra-terrestre (probablement à coup de cornemuse). Plus sérieusement, Invasion Earth est certainement la plus américaine des séries anglaises de SF. De l’action, des effets spéciaux convaincants, mais un scénario des plus limités. La disette continue au début des années 2000 avec cependant Ted and Alice, une comédie sentimentale où un extra-terrestre tombe amoureux d’une anglaise (ça c’est de la SF!). Plus sérieusement, il serait par contre dommage de rater l’ambitieux et provocateur The second coming, écrit par un certain Russel T Davies. The Second coming imagine le retour du Christ sur terre. Mais finalement a-t-on vraiment besoin de lui? La réponse donnée par le téléfilm provoquera pas mal de tollés chez les croyants!

 

Le grand retour du Docteur

 

Mais il faudra attendre 2005 pour voir le retour en fanfare de la SF sur les écrans anglais avec le grand retour du fils prodigue. Non pas le professeur Quatermass qui revient sur la BBC à l’occasion d’un téléfilm (filmé en direct comme l’original). Non, 2005 c’est surtout le retour monumental et inespéré de Docteur Who sur petit écran, qui signe ici le plus grand carton de son histoire en prime time les samedis soirs sur BBC 1. Dépoussiéré par Russel T Davies (celui à qui on doit The Second Coming), le Docteur est en pleine forme et profite des énormes progrès en matière d’effets spéciaux réalisés depuis sa dernière apparition à la télé neuf ans plus tôt. Le Docteur nouvelle version donne également un peu plus de place aux compagnons du Docteur, permettant à tout un chacun de s’identifier aux personnages secondaires (car avouons-le, il n’est pas facile de s’identifier à un Seigneur du Temps voyageant dans une cabine de police bleue des années 50!). En 2005, un sondage révèle que neuf enfants britanniques sur dix sont capables de reconnaître un Dalek alors que seulement 1 sur 2 arrive à reconnaître une chouette.

 

Andy Murray souligne l’importance de Russel T Davies dans le retour triomphal du Docteur sur les écrans.

« Russel T Davies a vraiment une large compréhension de Doctor Who mais aussi du monde de la télé. Donc il savait exactement comment adapter Doctor Who au public moderne, ce que je trouve assez extraordinaire. Il a essayé de développer quelque chose spécifiquement pour le grand public en prime time. Ce qui, il faut le dire, est inscrit dans les gènes de Doctor Who qui à l’origine a été créé pour tenir une case horaire (les samedis en fin d’après-midi). Russel T Davies a apporté un engagement émotionnel, mis les personnages au centre de l’histoire, avec des relations entre les personnages qui évoluent au fil des épisodes. Ce qui est très courant dans les fictions d’aujourd’hui. Russel voulait aussi que les femmes regardent le programme et a modifié en ce sens le programme qui a toujours été plutôt masculin. C’est aussi un fan de soaps. Donc il a apporté un côté soap dans Doctor Who qui correspond  au développement des personnages et de l’histoire en opposition au côté très uni dimensionnel des personnages types de SF. Ca se voit particulièrement à travers les compagnons du Docteur. »

 

Et depuis c’est le délire complet. Doctor Who engendre deux spin offs Torchwood et The Sarah Janes Adventures qui sont malheureusement loin d’être à la hauteur des aventures du Docteur (encore que la troisième saison de Torchwood écourtée en cinq épisodes et exceptionnellement sombre retrouve le ton de la meilleur SF anglaise). Devant cette déferlante, ITV, grand concurrent de la BBC, ne s’est pas laissé marcher sur les pieds et a riposté avec les indigestes Primeval (Nick Cutter ou les portes du temps) ou encore des séries axes fantastique et conte de fées comme Demons  qui ne sont ni plus ni moins que des pâles copies de séries américaines pour ados. Primeval  est ainsi une série au budget conséquent (9 millions d’euros), somme probablement intégralement utilisée pour animer les dinosaures qui pénètrent dans notre monde d’aujourd’hui grâce à des portails temporels. Heureusement le paléontologue Nick Cutter, et sa fine équipe, vont aider les autorités à fermer ces portails. Quant à Demons, il nous propose de suivre les pages du dernier descendant de Van Helsing, le chasseur de vampires crée par Bram Stoker dans Dracula. Heureusement, le jeune et très sexy Van Helsing Jr est là pour repousser les monstres qui ne manquent pas de vouloir débarquer dans Londres. La BBC également a commis dans le genre fantastique des séries du même acabit comme Merlin (qui suit les aventures de Merlin et Arthur adolescents).

On pourra donc reprocher à Russel T Davies, fan déclaré de Buffy contre les vampires, d’avoir américanisé la SF anglaise, de lui avoir donné un ton ado très éloigné du ton adulte de la SF anglaise traditionnelle, débouchant sur les excès actuels. Oui, les ventes à l’étranger sont bonnes, et Doctor Who reste une excellente série, mais toutes les autres séries qui ont tenté de s’inspirer de son succès se sont pour l’instant irrémédiablement plantées. Seule exception ou presque, on peut saluer Jeckyll qui revisite avec beaucoup d’intelligence le mythe de Dr Jekyll et Mr Hyde.

 

La SF anglaise de demain, espoir ou résignation ?

Black Mirror (2011)

Pour Dirk Maggs, réalisateur radio spécialisé dans la SF et le fantastique, la télévision britannique est actuellement dans une mauvaise passe.

« J’essaie vraiment de ne pas être cynique. Mais cela fait de la peine de voir aujourd’hui tant de mauvaises idées se concrétiser pour la seule raison que c’est ce qui se vend à présent.  C’est un crève-cœur après avoir vu tant de bons projets qui n’ont pas été retenus pendant des années (les années 90 et jusqu’au grand retour de Dr Who en 2005) parce que personne à l’époque ne croyait que cela pouvait rapporter de l’argent. La BBC qui laisse tomber Doctor Who  pendant dix ans, j’ai toujours trouvé que c’était de la folie! Et combien de temps il leur a fallu pour le faire revenir! Tout le monde semble si surpris que ce soit un succès! Quand on voit tout ce monde qui adore la SF, qui considère que c’est un véritable creuset pour les idées. Des idées que vous pouvez mettre en oeuvre dans un futur imaginaire. Il n’y a donc pas de limite à l’imagination… Ca fait mal de voir tout ce matériel génial ignoré au profit de contenu pauvrement exécuté et sans aucune imagination dont l’unique ambition est de remplir des cases horaires ».

 

Moi, ce que je propose c’est une nouvelle série apocalyptique pour remettre les aiguilles à l’heure anglaise! Et j’aurais tendance à croire que la BBC m’a écoutée puisqu’elle a lancé fin 2008 un remake de l’une des plus célèbres séries du genre Survivors. Malheureusement le politiquement correct continue de frapper et on a droit à un casting ethniquement équilibré (censé représenter la diversité de la société britannique d’aujourd’hui) et à un nombre excessif de survivants aux valeurs morales admirables. Mais bon il y a de l’effort. Le remake d’un autre classique de la SF anglaise The Day of the Triffids en 2009 ne laissera pas non plus un souvenir impérissable malgré un casting d’enfer. Le remake du Prisonnier, diffusé sur Sky One courant 2009, s’en tire mieux, actualisant le mythe en le replaçant dans un village perdu dans le désert africain avec l’ombre du World Trade Center planant à l’horizon.

En fait, parmi les séries de genre les plus réussies de ces dernières années, il faut mentionner deux créations de Charlie Brooker. Dead set (2008) qui imagine le débarquement de zombies sur un plateau de télé réalité type “Loft story”. Un succès, qui dans son engagement contre la télé réalité et sa description pessimiste des rapports humains fait penser aux meilleurs films de George A. Romero. Et surtout le brillant Black Mirror (2011) qui nous tend, à travers des épisodes complètement indépendants les uns des autres, un miroir déformant sur les excès de notre société (en utilisant soit un présent alternatif soit un avenir plus ou moins rapproché).

En 2010, Doctor Who est revenu sur les écrans après une année de pause forcée (seulement quatre ou cinq épisodes en 2009) avec à sa tête l’excellentissime Steven Moffat, auteur Jekyll et de Coupling ainsi que des meilleurs épisodes de Doctor Who depuis 2005. Le résultat n’est malheureusement pas à la hauteur des attentes. Doctor Who version Moffat est un ensemble disparate foutraque. On peut être après tout un excellent auteur et un mauvais show runner. L’annonce d’un changement de docteur fin 2012 à l’occasion des 50 ans de la série fait espérer un renouveau très attendu.

Que nous réserve la SF télévisuelle britannique dans les années à venir? Probablement le meilleur si elle arrive à se démarquer de son prestigieux patrimoine. Des séries récentes comme “Life on Mars”, ou plus récemment « Black Mirror » nous ont montré que la Grande-Bretagne pouvait encore nous procurer des œuvres majeures qui ne soient pas la continuation ou le remake d’une œuvre passée.

 

 

Cet article est paru initialement dans le magazine SFMag. N’hésitez pas à relire le dossier spécial consacré à Dr Who (SF Mag n°60) et notre article consacré à Quatermass (SF Mag n°53). Les anciens numéros de SF Mag peuvent être commandés sur le site internet du magazine.

Cet article est basé sur le texte d’une conférence donnée le 11 février 2009 à Paris et organisée par Premium TV et le Grand Ordre de la Serviette. Merci aux personnes interviewées : Andy Murray, Dirk Maggs, Nick Briggs et Kim Newman.

 

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