Un film autant qu’un débat d’idées sur l’opposition (irréconciliable ?) entre idéalisme et réalisme. Une pointe de satire, des dialogues acérés et un casting en or 

Major Barbara (1941)

Réalisé par Gabriel Pascal

Ecrit par George Bernard Shaw

Avec Wendy Hiller, Rex Harrison, An, Emlyn Williams, Deborah Kerr, Donald Calthrop, Robert Newton, Marie Ault,…

Directeur de la photographie : Ronald Neame / Production design : Vincent Korda / Montage : Charles Frend et David Lean / Musique : William Walton

Produit par Gabriel Pascal pour Gabriel Pascal Productions

Comédie dramatique

UK

Adolphus Cusins (Rex Harrison) est un professeur de grec, apprenti orateur. Quand il tombe sur Barbara, major pour l’Armée du Salut, il est abasourdi par son éloquence et son charme. Il décide de joindre l’organisation et il découvre qu’en fait Barbara est la fille du plus puissant marchant d’armes d’Angleterre, Andrew Undershaft (Robert Morley). Comment peut-on être idéaliste en étant la fille du « prince des ténèbres » comme l’appelle Cusins ?

« Major Barbara » n’est pas un film facile, c’est un débat d’idées dialogué avec talent par le dramaturge George Bernard Shaw. Barbara et son père sont les deux extrêmes d’un combat permanent entre idéalisme et réalisme.

L’idéalisme est-il le luxe d’une personne bien née comme le dit Andrew, le père de Barbara ? Après tout il sait de quoi il parle. Il est né dans la pauvreté et, enfant trouvé, a été adopté par une famille riche et est devenu capitaine d’industrie, reprenant les commandes de l’entreprise de sa famille d’adoption. Il s’est marié avec une femme de la noblesse désargentée et ses trois enfants, dont Barbara ont vécu une vie de confort, mais sans père.

Si Barbara pense qu’elle peut sauver les âmes, son père pense que le salut vient par l’argent et la poudre à canon ! L’argent n’a pas d’odeur. Ce qui n’est pas l’idée de Barbara, choquée quand elle voit sa supérieur accepté un chèque de son père et d’un fabricant de whisky !

Mais Andrew Undershaft est-il vraiment le diable ? Il dirige une entreprise gigantesque qui inclue des habitations et divers services pour ses ouvriers, dans la plus pure tradition du capitalisme paternaliste. Un monde bien moins glauque que celui de la pauvreté crasse à laquelle Barbara avait affaire dans à l’Armée du Salut. Au moins ils ont un travail. Du coup sauver leurs âmes pourrait se relever un beau challenge pour Barbara, car ici pas la peine de tenter de négocier leur salut contre la promesse d’un toit et d’une assiette !

Même après la conclusion de cette comédie dramatique avec une pointe de satire, on ne sait trop quoi penser. Barbara et Adolphus gagnent en tout cas en réalisme même s’ils n’abandonnent pas complètement leur idéalisme. Bref ils font le choix du pragmatisme. Pour autant, difficile de voir en Andrew Undershaft un modèle (même en pleine guerre), lui qui se moque des politiciens et des médias mais refuse de se remettre en question.

Film ambitieux tourné à Londres en plein blitz, « Major Barbara » est un bon exemple de la persévérance du cinéma britannique durant la seconde guerre mondiale. On n’y parle pas directement de cette dernière, après tout la pièce originale date de 1905, même si dans cette adaptation contemporaine le blitz est mentionné.

Malgré les conditions pas faciles de tournage à Londres, le film se permet de belles scènes avec de nombreux seconds rôles (notamment Debroah Kerr qui fait ici ses débuts) et figurants. La cité industrielle idyllique est aussi visuellement convaincante – l faut dire que le production designer est ni plus ni moins que Vincent Korda, un habitué des grosses productions de son frère Vincent, dont le film de SF « Things to Come » (1946).

Le réalisateur-producteur d’origine austro-hongroise Gabriel Pascal a travaillé comme acteur et producteur en Allemagne avant de partir pour New York puis l’Angleterre dans l’espoir de travailler avec George Bernard Shaw. Il y produira « Pygmalion » (1938) adapté de Shaw et énorme succès qui lui vaudra d’être cité dans la liste des hommes les plus influents publiée par le Time. Il s’essaiera ensuite à la réalisation avec deux films tournés en Angleterre également : ce « Major Barbara » (1941) – pour lequel il est aidé à la réalisation par David Lean et Harold French – et « Caesar and Cleopatra » (1945), également adapté de Shaw.

Niveau casting, on retrouve ici Wendy Willer, une fameuse actrice de théâtre qui avait fait ses vrais débuts au cinéma justement dans « Pygmalion » trois ans plus tôt. Dans le rôle du professeur de Grec un jeune Rex Harrison (qui jouera dans le remake américain de Pygmalion « My Fair Lady ») et dans celui du patriarche Robert Morley, qui était alors âgé d’une trentaine d’années ! Un sacré casting qui donne de la vie et une portée à ce qui aurait pu être sinon juste un débat d’idées.

A noter qu’il n’y a pas eu d’édition française de « Major Barbara » en DVD et blu-ray. La meilleure édition à ce jour vient des USA grâce aux prestigieuses éditions Critérion dans le cadre du coffret DVD « Eclipse Series 20: George Bernard Shaw on Film » (avec des sous-titres anglais).